Le monde d’artifices, qui est fait pour nous, qui nous donne exactement ce que nous demandons, comme une pelure séparée, cela ne nourrit point.
Patience. D’abord, je vis très content et loin de toutes ces choses, mais j’ai aussi une bonne opinion de l’espèce. Je la regarde courir. Où va-t-elle?…..

Elle fuit cette nature préparée et aménagée.

Elle s’en va aux parties désertiques et inhumaines, sur cette bordure où la montagne refuse l’homme, l’homme se tient et regarde s’il ne peut mieux. S’il peut mieux, il grimpe; il atteint les solitaires, les étendues pierreuses et neigeuses, ces choses qui ne sont point servies ni aménagées.
Ou bien, sur la bordure marine, il regarde et il écoute ce mouvement qui n’a point pour but de nous plaire, et qui n’a point du tout de but; il se plaît à ce rivage sans forme, qui exprime seulement des forces et des résistances, et une usure qui se compte par siècles et dizaines de siècles. Ces spectacles résistent, ils ont du corps; l’esprit enfin s’y heurte et s’y réveille.

Ce n’est plus là son œuvre;
c’est l’autre terme, non flatteur. Comme notre corps y retrouve ses mouvements libres, l’esprit aussi y retrouve sa nourriture propre; car il ne se nourrit point d’idées, les idées sont comme l’ascenseur et comme l’autobus et comme toutes les mécaniques; il en a assez et trop, des idées, et des choses qui ressemblent aux idées, qui sont des idées de fer peint.
L’esprit se nourrit de la chose qui est son contraire parce qu’alors il forme des idées….

Où que soit l’enfant qui régnera par la musique ou par la poésie, je sais qu’il recommencera; je sais que son chant sera vierge et neuf comme la mer. 

Et nos pensées aussi,
vierges et neuves, elles seront naïves comme en Homère ou en Lucrèce, ou bien elles ne seront rien.

Texte de Alain; Minerve ou de la sagesse